Que sait-on du documentaire «Hold-up», qui dénonce une «manipulation» mondiale sur le Covid-19 ? – Libération


Fort d’un crowdfunding à près de 200 000 euros, le réalisateur Pierre Barnérias entend dénoncer les «mensonges et corruptions» autour de l’épidémie en France. Mais finit par évoquer, dans la plus grande confusion, une conspiration mondiale.

 

Fort d’un crowdfunding à près de 200 000 euros, le réalisateur Pierre Barnérias entend dénoncer les «mensonges et corruptions» autour de l’épidémie en France. Mais finit par évoquer, dans la plus grande confusion, une conspiration mondiale.

«Mensonges, corruptions, manipulations.» Sur l’affiche, deux personnes masquées, avec les logos de l’AFP, CNews, BFMTV et TF1 à la place des yeux. Le ton du documentaire est ainsi donné : Hold-Up compte tirer au clair les «erreurs commises au plus haut niveau» de l’Etat, des médias et de la communauté scientifique dans la gestion de l’épidémie de Covid-19 en France.

Depuis quelques jours, ce documentaire, sorti officiellement ce mercredi 11 novembre, comptait déjà des milliers de mentions sur les réseaux sociaux, Facebook et Twitter en tête. Et pour cause : dès lundi, le film a été diffusé gratuitement sur des plateformes comme Odyssée. Contre la volonté des producteurs, qui se plaignent d’un «piratage» et rappellent qu’ils souhaitent diffuser le film uniquement en version payante dans un premier temps. A sa sortie, le documentaire a été notamment relayé sur Twitter par Didier Maïsto et André Bercoff (Sud Radio) ainsi que le gilet jaune Maxime Nicolle.

 
 

La thèse principale du film (qui n’est énoncée clairement qu’au bout d’environ deux heures sur 2h43) peut être résumée en une phrase : le Forum économique mondial se sert du Covid-19 (maladie qui serait causée par un virus fabriqué par l’homme) dans le cadre d’un «plan global pour assouvir le monde» appelé le «Great Reset».

Ou selon l’un des producteurs du film, Christophe Cossé : «Notre but : avertir, ou alerter, informer la population de ce qui est en train de se tramer de façon totalement pernicieuse et extrêmement bien calculée.» Dans une tribune, il estime que «se profile la vaccination massive, et son corollaire, le fichage de chaque individu. En France, en Europe, mais dans le monde entier, au prétexte d’un virus pas plus offensif qu’un autre Covid saisonnier. Quelle incroyable et phénoménale entreprise de manipulation globale, au service d’une sombre idéologie, qui avant d’accomplir son dessein, distille la peur, la menace et la confusion afin que chacun perde ses repères pour mieux embrasser le pouvoir et l’autorité dans une servitude volontaire et rassurante.»

En plus de la bande-annonce, le documentaire a gagné en popularité ces derniers jours grâce à quelques extraits devenus viraux. Dans l’un d’eux, qui dure moins de quatre minutes, on peut voir une sage-femme, Nathalie Derivaux, émue aux larmes, commenter des propos du polémiste Laurent Alexandre sur les élites (qui n’ont pourtant aucun rapport avec le Covid puisqu’ils ont été tenus en 2019) en le comparant à Adolf Hitler.

 

Un autre extrait, partagé plus de 11 000 fois sur Facebook, dénonce les «incohérences et contradictions» tant au niveau «politique que scientifique» dans la prise en charge de l’épidémie en France. Il met notamment en scène les propos d’Olivier Véran et Jérôme Salomon qui estimaient lors de la première vague que le port du masque en population générale n’était pas souhaitable… conformément aux recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) de l’époque, qui ont depuis évolué.

A l’inverse, le documentaire n’évoque pas les mensonges (pourtant bien établis) de l’Etat visant à masquer les faiblesses de ses stocks stratégiques de masques. Et pour cause : Hold-Up préfère fustiger le port du masque, à grand renfort de micros-trottoirs ou d’allégation douteuse sur le fait que le «masque ne sert à rien quand vous n’êtes pas malades» (oubliant un peu vite le fait que le masque protège aussi son porteur, et que les personnes asymptomatiques peuvent être contagieuses), comme le lance un homéopathe interrogé dans le documentaire.

Trente-sept intervenants au total sont convoqués pour appuyer la thèse de Hold-Up. Une bonne partie sont les mêmes que ceux qui s’expriment dans les colonnes de France Soir (ancien journal devenu une plateforme alimentée par des bénévoles) et qui sont membres de l’association BonSens, ce «lobby citoyen» qui regroupe des personnalités critiques vis-à-vis de la gestion de la crise sanitaire.

 

Le personnage central du documentaire est ainsi Christian Perronne, chef du service maladies infectieuses à l’hôpital Raymond-Poincaré à Garches, féroce contempteur de la politique gouvernementale et fervent partisan de Didier Raoult et de son protocole. Avant la pandémie de Covid-19, il s’était fait connaître pour ses thèses controversées sur l’origine de la maladie de Lyme (qui serait due à une prolifération cachée de tiques modifiées par un chercheur nazi). Des positions qui lui avaient alors valu les foudres et les moqueries… de Didier Raoult en personne.

Capture d&squot;écran du documentaire "Hold-up"Capture d’écran du documentaire « Hold-Up »

Autour de lui, on retrouve également la députée Martine Wonner, le directeur de publication de France Soir, Xavier Azalbert, mais aussi la généticienne et ancienne chercheuse à l’Inserm (qui s’est désolidarisée de ses récentes prises de position), Alexandra Henrion-Caude. Cette fervente catholique est devenue relativement célèbre pendant la pandémie grâce à un entretien avec la web-tv d’extrême droite TV Libertés.

Deux intervenants sont nettement plus situés politiquement : l’autrice Valérie Bugault est l’une des «personnalités phare de la chaîne» TV Libertés. De son côté, Silvano Trotta (dont le travail est régulièrement salué par le réalisateur de Hold-Up) est un Youtubeur pro-Trump. Quand il ne parle pas d’un complot lié au Covid (la «plandémie» comme il l’appelle) ce vidéaste plonge allègrement dans les fake news liées à la récente élection américaine (comme sur un trop grand nombre d’inscrits dans le Wisconsin ou sur un bourrage des urnes décelables dans des courbes) ou explique dans ses vidéos que la lune est «artificielle» et «creuse» à ses quelque 170 000 abonnés.

 

Sans grande surprise, on retrouve également dans le documentaire Laurent Toubiana, fer de lance des experts «rassuristes», qui expliquait il y a quelques semaines que l’épidémie de Covid-19 était définitivement terminée. Ou Jean-Dominique Michel, anthropologue suisse qui évoquait en mars 2020 une «hallucination collective» à propos de la pandémie.

Plus étonnant : Monique Pinçon-Charlot, sociologue traditionnellement classée à gauche et qui a beaucoup travaillé avec son mari sur le thème de la haute bourgeoisie, critique le discours de «peur» véhiculé par les médias et va même jusqu’à parler d’une «troisième guerre mondiale» et d’un «holocauste» visant à «éliminer la partie la plus pauvre de l’humanité, parce que les riches n’en ont plus besoin».

Sans doute pour donner un côté plus «populaire», trois chauffeurs de taxi et VTC (seuls personnages du documentaire dont on ne connaîtra que le prénom) sont intercalés entre les médecins (en vrac cardiologue, gynécologue ou dermatologue), auteurs et chefs d’entreprise : Mamada, Kamel et Rachid.

 

Si le documentaire se présente comme une enquête journalistique, elle ne l’est que sur la forme. Les propos des intervenants ne sont jamais ni contextualisés ni questionnés. Surtout, si le propos reste dans un premier temps très général (comme sur la peur «entretenue» par les politiques) ou insiste sur des controverses bien établies (comme un long passage qui prend fait et cause pour l’hydroxychloroquine en s’appuyant sur l’étude rétractée du Lancet) il dévie petit à petit vers un complotisme très confus.

Un homme présenté comme un ancien opérateur du renseignement (anonyme) se vante ainsi, visage couvert, qu’une «source de l’Agence de sûreté nucléaire» lui aurait dit «que le virus avait été fabriqué». Une affirmation qui va à l’encontre de toute la littérature scientifique sur le sujet même si l’origine exacte du virus est toujours inconnue, et que l’hypothèse d’un virus naturel échappé d’un laboratoire n’a en revanche pas encore été formellement écartée. Un autre intervenant va même jusqu’à accuser l’Institut Pasteur d’avoir fabriqué le virus, reprenant une grossière intox basée sur un brevet mal compris. Là encore, il n’est jamais contredit. Pire le commentaire abonde : «Le coupable de la Covid–19 a bien été trouvé.»

Capture d&squot;écran du documentaire "Hold-up"

Capture d’écran du documentaire «Hold-Up»

Great Reset

Le documentaire fait ensuite un lien obscur entre nanoparticules, cryptomonnaies et Covid, le tout sur fond de déploiement de la 5G pendant le confinement (là aussi, une fausse information liée à une mauvaise interprétation d’un décret). Le tout dans le cadre d’un sombre plan machiavélique appelé «Great Reset». Cette «Grande Réinitialisation» en français, n’a pourtant rien de bien secret : il s’agit d’un projet porté par le Forum économique mondial (une ONG qui réunit dirigeants d’entreprises et responsables politiques) visant à réfléchir aux moyens d’assurer une «croissance économique plus durable» à l’occasion de la crise économique causée par la crise sanitaire.

 

Les (vrais) coupables de cette grande machination selon Hold-Up ? Les coupables classiques des théories conspirationnistes : Bill Gates, David Rockefeller ou le Français Jacques Attali.

Le bonus diffusé lors du générique de fin réserve une surprise finale : Nadine Touzeau, décrite comme une profileuse, se lance dans une analyse de personnalité sur la seule base de… photographies. Ainsi, Laurent Alexandre est jugé «extrêmement faux» (notamment en raison «de la commissure de lèvre et au niveau de son regard») et Anthony Fauci, chef de la cellule de crise de l’administration Trump sur le coronavirus, est qualifié de «suiveur».

Qui est derrière ce documentaire ?

Qui est derrière ce documentaire ? Derrière la caméra : Pierre Barnérias, ancien journaliste (passé par TF1, Europe 1 ou Ouest-France) et réalisateur ces dix dernières années de plusieurs films sur la foi, mais aussi la fin de vie et «l’au-delà». Il a notamment réalisé Thanatos, l’ultime passage (où il recueille des témoignages de «mort imminente») et M et le 3e secret, un film sur la Vierge Marie qui «réalise des prodiges par milliers» et «multiplie ces derniers temps ses apparitions». Mais aussi Il était une foi, un documentaire sur «deux jeunes diplômés de grandes écoles partis pendant un an sur des vélos bizarroïdes à la rencontre de communautés chrétiennes persécutées et oubliées».

 

Sur sa chaîne Youtube, ThanaTV, qui compte aujourd’hui plus de 70 000 abonnés et a servi de rampe de lancement au nouveau documentaire, le réalisateur partageait essentiellement des vidéos sur le thème de l’au-delà. Mais depuis quelques mois, elle s’est muée en porte-voix des «Covido-sceptiques», en multipliant les interviews de scientifiques ou soignants (que l’on retrouve dans le documentaire comme le professeur Perronne) qui sont tous sur la même ligne : le gouvernement nous cache des choses et en fait beaucoup trop avec le Covid.

Aux côtés de Barnérias, sur ce documentaire, en tant que producteurs : Nicolas Réoutsky et Christophe Cossé. Les deux ont beaucoup travaillé avec France Télévisions (en tant que réalisateur ou producteur), notamment sur l’émission la Carte aux trésors. Désormais, les deux se concentrent sur la réalisation de documentaires.

Comment est né ce projet, qui au final devrait être traduit dans sept langues différentes ? «C’est un film initié par Pierre, avec qui on échangeait beaucoup pendant le premier confinement sur cette situation extraordinaire, raconte Christophe Cossé, contacté par CheckNews, pour qui le succès autour du film s’explique par le manque de pluralisme des médias au sujet de l’épidémie. Il n’y a pas eu de travail de fond sur ce sujet, comme on pourrait l’exiger de l’ensemble de nos rédactions. Il n’y a surtout eu aucun pluralisme, les voix dissonantes, concernant la situation sanitaire, ont toutes été rapidement isolées. Il faut croire que les gens qui nous soutiennent avaient besoin ou envie d’avoir d’autres regards que celui qui nous est proposé pour le moment.»

 

Quid du pluralisme dans Hold-up où toutes les personnes tiennent toutes, à peu de choses près, le même discours ? «Il n’y avait absolument aucune intention, aucun calcul de notre part. On a donné la parole à des gens qui avaient besoin d’une tribune», justifie-t-il. «On n’avait jamais imaginé l’impact que pourrait avoir ce film, ça nous dépasse un petit peu», concède-t-il aujourd’hui.

Pour financer ce projet, les trois hommes ont choisi le crowdfunding. A raison : leur objectif de 20 000 euros sur la plateforme Ulule a été atteint en quatre jours et le projet a finalement été financé à 914% (un peu plus de 182 970 euros collectés, auxquels il faut ajouter plus de 25 000 euros sur Tipeee).

Lancée fin août, la campagne de crowdfunding a été largement partagée sur Facebook dans des groupes liés aux gilets jaunes ou de soutien à Didier Raoult. Et ils ont pu profiter du soutien de personnalités très actives sur les réseaux sociaux au sujet du Covid comme Peter El Baze, qui se présente comme un ex-médecin attaché des hôpitaux du CHU de Nice, contributeur du site France Soir (dans laquelle il avait relayé une fausse information sur une prime Covid que les hôpitaux toucheraient à chaque mort).

 

Hold-Up a ainsi remporté un succès bien plus important que pour leur précédent projet qui avait récolté… moins de 400 euros sur un objectif de 30 000.

Cordialement

Vincent Coquaz Robin Andraca

Source : Que sait-on du documentaire «Hold-up», qui dénonce une «manipulation» mondiale sur le Covid-19 ? – Libération