Gaspard Glanz : « Quand le ministre soutient les policiers quoi qu’ils fassent, ils ne respectent pas la loi » reporterre.net


Le journaliste vidéo Gaspard Glanz documente depuis dix ans les manifestations et les mouvements sociaux. Il raconte dans un entretien au long cours comment ont évolué les techniques policières de maintien de l’ordre, et explique sa position de journaliste.

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Gaspard Glanz, qui a plusieurs fois collaboré à Reporterre a été interpellé samedi 20 avril alors qu’il couvrait la manifestation des Gilets jaunes et gardé à vue pendant plus de 48 heures. Il lui est interdit de filmer les manifestations à Paris les samedi. Lundi 29 avril, le tribunal correctionnel jugera si cette interdiction peut être levée. À tête reposée, Gaspard Glanz revient sereinement sur son parcours et sur les logiques policières.

Reporterre — Comment le comportement des forces de l’ordre a-t-il évolué depuis que vous suivez les mobilisations sociales ?

Gaspard Glanz — J’ai commencé le journalisme en avril 2009, au sommet de l’Otan à Strasbourg. C’est une des rares fois où autant de chefs d’États étaient présents en France. La ville était en état de siège. Les trois quarts des forces anti-émeute françaises étaient sur place. Des zones de sécurité avaient été délimitées et des maisons avaient été préalablement fouillées.

C’est la première fois que la police a utilisé le lanceur de balles de défense LBD 40 en manifestation. Les forces de l’ordre n’avaient pas l’habitude de s’en servir, il y avait même des instructeurs pour les aider ! Les Flash-Ball, eux, étaient utilisés depuis 1995.

Mais ce qui a le plus changé avec cet événement, ce sont les techniques des manifestants. Avant Strasbourg en 2009, on n’avait jamais vu d’organisation en black bloc dans des manifestations françaises. Certaines y ressemblaient, comme les manifestations de punks, mais elles ne mettaient pas en œuvre la méthodologie black bloc développée à Seattle aux États-Unis [lors des manifestations contre l’OMC en 1999] et européanisée en Allemagne — équipements noirs, mouvements, banderoles renforcées, etc.

Au sommet de l’Otan étaient présents de nombreux manifestants étrangers. Les manifestants français ont été impressionnés par l’efficacité des black blocs allemands. Cette méthodologie a ensuite été exportée dans d’autres villes.

Ce sommet a donc eu un effet aussi bien sur les manifestants que sur la police…

La police n’a pas tout de suite compris que les Français allaient imiter ces méthodes. On n’a pas revu de black bloc structuré en France avant les manifestations contre le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, en 2012, au début de l’opération César.

Lors de la manifestation du 22 février 2014 à Nantes, un black bloc a affronté un mur de policiers pendant six heures d’affilée. Cela a été possible grâce au soutien populaire : des agriculteurs ont d’une certaine manière protégé le black bloc. Les policiers étaient sidérés, ils n’avaient jamais vu ça.

Le maintien de l’ordre a donc évolué en réponse à cette évolution chez les manifestants ?

Les autorités ont vraiment changé quand elles se sont rendu compte que l’opération César était en échec sur la Zad de Notre-Dame-des-Landes. 2.000 gendarmes mobiles avaient été mobilisés, et après trois ou quatre mois, ils n’arrivaient pas à venir à bout de mecs qui dormaient dans des cabanes.

Quand cette méthodologie a commencé à s’exporter au centre-ville, les autorités ont compris qu’elles devaient changer de méthode. Cette manifestation du 22 février 2014 a été une alerte pour le ministère de l’Intérieur, car elle était locale, sans manifestants étrangers ou presque, mais pourtant massive.

Ce jour-là a été le festival des LBD 40, grenades GLI-F4, canons à eau. C’est une des pires manifs que j’ai couverte, en matière de nombre de blessures par rapport au nombre de manifestants. J’ai moi-même pris trois coups de LBD et deux grenades de désencerclement — plus en une manif que lors des cinq dernières années.

Que s’est-il passé les années suivantes ?

La COP21, en 2015, est un autre moment important. La grande manifestation a été maintenue malgré les attentats du 13 novembre. Je n’étais pas retourné à Paris depuis que j’avais perdu des amis au Bataclan. L’ambiance était très bizarre ; au moment de la manif, il y avait toujours des bougies et des gens qui priaient près de la statue de la place de la République.

La suite avec Hervé Kempf et Émilie Massemin